Almanach Hachette

LA FIN DU MONDE LE 13 NOVEMBRE 1899

Almanach HACHETTE 1899

La presse à sensation moderne n’a rien inventé; on retrouve dans cet article de vulgarisation scientifique les mêmes recettes qu’on applique aujourd’hui encore pour séduire le client, l’envoûter, le faire trembler… Tout paraît bon pour faire entendre la vérité, mais le discours scientifique ne risque-t-il pas de se perdre derrière le sensationnel ?

« Et les hommes furent brûlés par une chaleur excessive » (APOCALYPSE, XVI, 9)

Dirons-nous ou ne dirons-nous pas, dans la soirée du 13 Novembre, ou dans la matinée du 14 : « Nous l’avons en dormant, Madame, échappé belle » ? Un prophète a été « suscité » d’entre les Germains, suivant l’expression biblique, pour nous convier à nous repentir « avec le sac et la cendre ». Il annonce que nous allons tous périr, et notre Terre aussi, dans l’après-midi du 13 Novembre 1899, exactement entre 2 heures et 5 heures précises !

Le 13 Novembre 1899 : Celui qui Prédit la Fin du Monde
Ce prophète, M. le Dr Rudolphe Falb, est un astronome qui enseigne ou enseignait la géologie à l’Université de Vienne, les mathématiques à l’Université de Prague. En tant qu’issu de la race victorieuse, laborieuse, savante, infaillible, incomparable, on l’écoute plus dévotement que tels Français, Italiens ou Russes aussi savants que lui. Une grande popularité lui est venue de son Almanach prophétique. Émule des deux Mathieu, de Mathieu Laensberg, qui fut Belge ou Allemand, et de Mathieu de la Drôme, qui fut Français, il y prédit les pluies et soleils, les vents et les calmes, les grêles, les ouragans, les neiges et les gelées, les grandes inondations, les éruptions des volcans, les soubresauts de la Terre, tout ce qu’il nomme les jours critiques, dont le plus critique assurément sera le fameux 13 Novembre 1899 en son après-dînée fatale.
Cette date fatidique serait, d’après M. le Dr Falb, la date du dernier jour de l’humanité. Il faut nous préparer à périr – par le feu ! C’est la fin que nous ont déjà prédite les livres saints; c’est celle que nous promet le sinistre calculateur viennois.

À la date et à l’heure annoncées, notre pauvre petite Terre sera foudroyée, incendiée, anéantie, engloutie par une monstrueuse Comète dont l’énorme queue flambante nous enveloppera, allumant notre atmosphère au feu de ses gaz asphyxiants et délétères, lâchant sur nous la décharge effroyable d’une myriade de bolides incandescents.

Grande comète de 1843

Notre Ennemi la Comète

La Terreur de la Comète
La Comète a toujours été, dans les annales du Monde, l’épouvantail suprême. Le moyen âge y distinguait des symboles effrayants : épées teintes de sang, crinières fantastiques, animaux au corps monstrueux, bien faites pour semer la terreur en ces siècles de prompt désespoir.

Arago et Laplace, le génial auteur de l’Exposition du Système du Monde, ne regardaient pas comme impossible, au sens précis du mot, la rencontre de la Terre et d’une Comète.

Newton annonçait qu’une Comète heurterait si violemment le Soleil en 2.255, que la fin du Monde s’ensuivrait, l' »Astre du jour », après cette rencontre, n’étant plus capable d’éclairer et de réchauffer les habitants de notre Monde.

Combien de Comètes cependant ont déjà passé à proximité de nous ! Quelques heures de plus ou de moins, et la Comète et la Terre s’embrassaient dans une formidable et peut-être mortelle étreinte.

On estime qu’il n’y a pas moins de 74 millions de milliards de Comètes flottant dans l’éther glacial. Et ces 74 millions de milliards de corps célestes sillonnent l’immensité, galopant à raison de 150 000 kilomètres à l’heure, plus de 1500 fois la vitesse d’un rapide lancé à toute vapeur (la locomotive électrique nouvelle fera 100 à 120 kilomètres à l’heure). Et chacune de ces Comètes peut traîner après elle une queue mesurant en longueur plusieurs millions de lieues et en surface, plus de mille milliards de kilomètres, environ 140 fois le diamètre du Soleil !

Quel œil humain pénétrera jamais ce mystérieux infini strié de flammes, et contemplera la ronde étincelante des astres errants, la chevauchée fantastique de ces milliards de Comètes entrecroisant leurs orbes capricieux à travers le champ des Mondes ? Aussi bien, ne peut-on pas supposer que, tel un cheval au galop qui butte sur un caillou et le pulvérise avec une gerbe d’étincelles, une Comète, accroche, un jour, notre Globe infime et l’enflamme en l’anéantissant à jamais ?

Entre cheval traditionnel et locomotive futuriste, quel style pour vulgariser la science !

Comète de Donati, Paris le 4 octobre 1858

Les autres Fins du Monde
Le 13 Novembre 1899, verra-t-il vraiment, indubitablement, la Fin du Monde ? Ce n’est pas la première fois que l’on tremble à cette pensée. Au cours de notre siècle – pour ne point parler des terreurs des âges qui nous ont précédés – la Fin du Monde fut annoncée pour le 13 Janvier 1819 (c’est à ce propos que Béranger fit sa chanson célèbre : « Finissons-en, le monde est assez vieux ») pour le 29 Octobre 1832 (rencontre avec la Comète de Biéla); et enfin et surtout, pour le 13 Juin 1857, (retour de la Comète de Charles-Quint). Mais notre Terre ne vit pas se réaliser ces prophéties, et les gens crédules se remirent vite de leurs terreurs d’un jour.
Il faut dire pourtant que si la Comète de Biéla avait eu un retard d’un mois, elle serait arrivée juste en même temps que la Terre au point d’intersection des orbites des deux astres et une collision aurait eu lieu !

La Pluie d’Étoiles filantes du 13 Novembre 1899
De tous les dangers qui menacent l’existence de la Terre, celui qu’on redoute le plus, la Comète, est probablement le moins périlleux. Si la Terre se rencontre au jour indiqué par M. Falb avec la queue d’un astre errant, comme en 1819, en 1861, 1872, etc., elle n’en tirera aucun dommage ; tout au contraire, nous devrons à cette « coïncidence » le plaisir de contempler un grand feu d’artifice d’étoiles filantes, qui strieront l’horizon de mille et mille sillons fugitifs et flamboyants.
Or on n’a rien à craindre de ces étoiles, « qui filent, filent et disparaissent »; c’est vainement qu’il en tombe en moyenne de sept à dix millions par nuit, la Terre n’en est point atteinte ; elles brillent une seconde, à cinq, dix, vingt lieues au-dessus de nous et s’éteignent sans nous attaquer, à la différence des météorites ou bolides, qui sont probablement, eux, non des fils de Comète, mais des lambeaux d’étoiles mortes qui se précipitent sur notre sol où parfois, mais rarement, on les a vu tuer des hommes, crever des maisons, ébrancher des arbres.
Au lieu de s’empêtrer légèrement dans la queue flamboyante, si la Terre se choque au noyau même de la Comète, le danger ne s’en accroît guère ; ce noyau n’est pas très résistant, et les seuls inconvénients – notables, pourtant – de cette collision seront des chutes de bolides et un dégagement de gaz incandescents. « On n’a pas plus de périls à redouter dans une pareille rencontre, dit un autre astronome allemand, M. Leo Brenner, que n’importe quel souscripteur des Bons Turcs n’a de chances de gagner le gros lot et d’en toucher intégralement le montant. »
Le directeur de l’Observatoire de Berlin, le professeur Guillaume Foerster, s’est aussi donné la peine de rassurer par une note ceux qu’avait pu émouvoir la prophétie du Dr Falb :
« Par suites d’assertions imprudentes et faussement interprétées, dit le professeur Foerster, le public a cru que la Fin du Monde était fixée pour le 13 Novembre 1899. Ce qui a donné lieu à cette erreur, c’est le fait que la Terre passera en Novembre 1899 à travers un essaim de petits astéroïdes, comme cela est arrivé en 1866, et auparavant en 1833 et en 1799. Ce phénomène n’est nullement de nature à inspirer de l’inquiétude« .

Pluie d’étoiles filantes du 27 novembre 1872

La Comète et le Collier de feu des Léonides
Les Comètes ne voyagent pas seules dans l’espace. Elles sont accompagnées d’une nombreuse escorte nébuleuse, innombrable armée de corpuscules satellites qui suivent la même route qu’elles, comme les soldats d’un régiment suivent leur chef.
Mais de même que dans une armée il y a des traînards, de même certaines de ces nébulosités, perdant de leur vitesse, sont détachées de la Comète mère par l’attraction solaire et des essaims d’astéroïdes se forment çà et là, comme les anneaux d’un gigantesque collier constamment déroulé et égrené dans l’infini.
Ce sont ces astéroïdes qui, lorsqu’ils traversent l’atmosphère terrestre s’y enflamment, et donnent naissance aux étoiles filantes.
Aux époques périodiques du passage des Comètes au périhélie, la Terre peut traverser un de ces essaims. Cela est maintes fois arrivé   ; il en résulte une pluie d’étoiles, une averse de ces merveilleuses fusées de toutes couleurs qui illuminent le ciel de leurs feux éblouissants.
Lors du passage de la grande Comète de 1833 on observa, en une seule minute, entre 4 h. et 6 h. du matin, plus de mille de ces éclairs. Ils semblaient partir de la constellation du Lion. De là leur nom de Léonides. On en nota 250 000 pour la nuit entière. La Terre avait passé en pleine nuée d’astéroïdes, et elle en avait fait un véritable massacre. Le spectacle fut tout aussi grandiose en 1866, au retour de la Comète de 1834, dont la période de révolution est de 33 ans.
En 1899, la Terre traversera de nouveau l’immense fleuve d’astéroïdes interplanétaires de 1833, et dans cette nuit flamboyante du 13 Novembre, nous assisterons à un véritable incendie du ciel – tout à fait inoffensif pour les spectateurs.

Comment mourrons-nous ?
… Pour être plus lente, la catastrophe finale n’en est pas moins certaine.
Un savant évalue à 10 millions d’années le temps nécessaire pour que le refroidissement graduel du Soleil ait pour conséquence la disparition de la vie à la surface du Globe. Dix millions d’années, cela ne fait que mille fois la durée des temps historiques ! (les récentes découvertes en Égypte paraissent se rapporter à des civilisations qui florissaient il y a 8 ou 10 000 ans). Leverrier assigne à notre système solaire une durée de 35 millions d’années….

Par bonheur, l’espérance de vie de notre étoile a, depuis, été revue à la hausse !

La Fin de la Terre et l’Immensité
Qu’offrirait la fin de la Terre à l’innombrable armée des Mondes qui gravitent dans l’Immensité ? Pas même un incident. Notre Globe orgueilleux n’est aperçu, comme un point négligeable, que d’un très petit nombre d’étoiles. L’Univers, notre fin une fois consommée, continuera à briller de ses feux éblouissants, sans s’occuper davantage de l’atome perdu dans l’incommensurable champ de l’Infini.

La queue de la Comète
La circonférence de la Terre mesurant 40 000 km et la queue d’une comète pouvant atteindre 320 millions de km (comme celle de 1843), une comète pourrait donc, tel un gigantesque boa lumineux voulant étouffer notre Monde, enrouler 8 000 fois autour de notre planète sa queue épaisse de 120 000 km.

Vision rare et originale, ou comment utiliser son imagination à des comparaisons insensées