Fontenelle

Fontenelle

Nous jugeons par la Terre qui est habitée, que les autres corps de la même espèce qu’elle, doivent l’être aussi; mais le Soleil n’est point un corps de la même espèce que la Terre, ni que les autres planètes. Il est la source de toute cette lumière que les planètes ne font que se renvoyer les unes aux autres après l’avoir reçue de lui. Elles en peuvent faire, pour ainsi dire, des échanges entre elles, mais elles ne la peuvent produire. Lui seul tire de soi-même cette précieuse substance; il la pousse avec force de tous côtés, de là elle revient à la rencontre de tout ce qui est solide, et d’une planète à l’autre il s’épand de longues et vastes traînées de lumières qui se croisent, se traversent, et s’entrelacent en mille façons différentes, et forment d’admirables tissus de la plus riche matière qui soit au monde. Aussi le Soleil est-il placé dans le centre, qui est le lieu le plus commode d’où il puisse la distribuer également, et animer tout par sa chaleur. Le Soleil est donc un corps particulier, mais quelle sorte de corps ? On est bien embarrassé à le dire. On avait toujours cru que c’était un feu très pur; mais on s’en désabusa au commencement de ce siècle, qu’on aperçut des taches sur sa surface. Comme on avait découvert, peu de temps auparavant, de nouvelles planètes, dont je vous parlerai, que tout le monde philosophe n’avait l’esprit rempli d’autre chose, et qu’enfin les nouvelles planètes s’étaient mises à la mode, on jugea aussitôt que ces taches en étaient, qu’elles avaient un mouvement autour du Soleil, et qu’elles nous en cachaient nécessairement quelque partie, en tournant leur moitié obscure vers nous.
Quant aux taches du Soleil, ils n’en purent faire aucun usage. Il se trouva que ce n’étaient point des planètes, mais des nuages, des fumées, des écumes qui s’élèvent sur le Soleil. Elles sont tantôt en grande quantité, tantôt en petit nombre, tantôt elles disparaissent toutes; quelquefois elles se mettent plusieurs ensemble, quelquefois elles se séparent, quelquefois elles sont plus claires, quelquefois plus noires. Il y a des temps où l’on en voit beaucoup, il y en a d’autres, et même assez longs, où il n’en paraît aucune. On croirait que le Soleil est une matière liquide, quelques-uns disent de l’or fondu, qui bouillonne incessamment, et produit des impuretés, que la force de son mouvement rejette sur sa surface ; elles s’y consument, et puis il s’en produit d’autres. Imaginez-vous quels corps étrangers ce sont là, il y en a tel qui est dix-sept cent fois plus gros que la Terre; car vous saurez qu’elle est plus d’un million de fois plus petite que le globe du Soleil. Jugez par là quelle est la quantité de cet or fondu, ou l’étendue de cette grande mer de lumière et de feu. D’autres disent, et avec assez d’apparence, que les taches, du moins pour la plupart, ne sont point des productions nouvelles, et qui se dissipent au bout de quelque temps, mais de grosses masses solides, de figure fort irrégulière, toujours subsistantes, qui tantôt flottent sur le corps liquide du Soleil, tantôt s’y enfoncent ou entièrement ou en partie, et nous présentent différentes pointes ou éminences, selon qu’elles s’enfoncent plus ou moins, et qu’elles se tournent vers nous de différents côtés. Peut-être font-elles partie de quelque grand amas de matière solide qui sert d’aliment au feu du Soleil.

Extrait de Entretiens sur la pluralité des mondes (1686)

Né à Rouen (neveu des frères Corneille) en 1657 et mort en 1757, il est le plus célèbre centenaire de la littérature française. Il a connu tout le règne de Louis XIV, mais il a surtout été le contemporain de Kepler, Gassendi, Newton, Descartes, Pascal, Locke, Huygens, de Cyrano de Bergerac et de la construction de l’observatoire de Paris.